Lit voyageur

Publié le 4 Septembre 2015

 

Cette nuit je me suis demandée pourquoi je dormais enfin, ...

 

Ce lieu

 

Le lit est un véhicule particulier,  un embarquement, une plate forme de lancement, un arrêt en plein désert, désolant,  une plaque bouillante sur laquelle on tourne et retourne comme un poisson sur le grill.

 

J'ai dormi dans le même petit lit bateau de mes 2 ans à mes 18 ans et plus,  alors même que ce lit s'est trouvé déménagé dans d'innombrables endroits. 

Ma chambre était un lieu fixe qui voyageait dans l'espace:  le lit bateau, la grosse armoire bretonne, le petit secrétaire,  ils étaient les trois gardiens . 

 

Dans l'appartement de Pau, j'avais à peine la place de me glisser de l'un à l'autre, ils s'étaient rapprochés de moi comme si le monde extérieur avait rétréci..  Puis dans la grande maison de Jurançon, ils sont partis loin dans  l'immense pièce,  mais là, c'était l'époque où je traversais ma chambre terrorisée le soir,  me sentant plonger dans une nuit fourmillante d'esprits.

 

L'espace du lit était toujours le même. J'ai commencé à toucher le panneau du fond vers 14 ou 15 ans je pense.  Un espace sécurisé.  Un ciel et un sol proches de ma tête et de mes pieds.  Je planquais mon linge sale dans les creux du fond du lit,  mes journaux et bouquins tombaient dans l'espace entre le sommier et le flanc de bois. Le sommier, déformé, plein, grinçant. Le matelas devait être en laine je suppose, avec des gros boutons effilochés que je sentais sous le drap.

 

Il oscillait , comme souvent les lits bateaux, entre ces deux grands montants, comme une barque à l'attache.

 

Plus tard, dans la grosse maison familiale, en Bretagne, j'ai retrouvé un espace de navigation nocturne  dans le même genre , mais beaucoup plus gros. 

Une chance,  dans cette maison pétrifiée par le froid (ohhh l'hiver 85)  c'était le seul lieu de tiédeur possible.  Je grimpais à son bord et m'enfonçait dans le matelas déformé,  amassant au dessus de moi deux ou trois couettes  dépareillées.

Un nid,    j'étais dans son creux , au milieu, ensevelie, cachée comme un oeuf. J'y amenais à manger, des piles de bouquins, des cahiers, mon chien en gardait  l'accès. 

 

Mes nuits étaient des plongeons dans les profondeurs, avec parfois au milieu juste assez de lucidité pour traverser les grands couloirs éclairés de lune, descendre les marches d'ardoise jusqu'aux toilettes d'en bas, en automate, puis remonter  en sautillant, avec ce petit bruit clair et mat que fait le pied nu sur la pierre.

Pas d'insomnies...

 

 

Puis, plus de lit bateau..  pendant toutes ces années.

Des espaces plats, plus ou moins souples, techniquement travaillés, récents ou pas, largeurs variables... mais plats ,  et de plus en plus fermes... Parce que c'est ça qu'on se dit: il faut un lit "ferme".

 

Mon lit actuel est grand et ferme...

 

Mais ici, dans ce lieu, je me suis faite accueillir dans les grands bras d'un lit bateau. La même famille exactement, ,avec ce matelas déformé et plongeant, compact, comme un grand corps de mère.  Et la couette au dessus..

 

Et je dors.

 

 

 

Chantelle,  Septembre 2015

Rennes 69

Rennes 69

Rédigé par Planeth

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