Les pensées papillons

Publié le 12 Octobre 2007

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   Le matin, assez tôt, je vais nourrir les juments en vélo.
Je passe par la petite route en face de chez moi, elle est pleine de peupliers énormes qui font frrrrr en ce moment, parce que c'est l'Automne, la lumière est dorée et rasante. 
    Elle serpente: une haie, un grand pré tondu par les brebis, un peuplier dont le tronc est gros comme une petite maison, une grimpette, un virage, on aperçoit la mer, je redescend vers le maquis, je lâche les mains, je secoue la tête, comme quand j'étais gosse, pour sentir les cheveux onduler avec le vent.
   Y a juste la petite trouille de se dire: et si y avait un caillou devant ma roue, sans les mains, je suis cuite.  Je longe la prairie que je vais traverser bientôt. Les brebis m'y attendent, parfois.
   Je pose la bicyclette contre la barrière et fait un petit "mééé": toutes les brebis tournent la tête, et me fixent
avec leur regard étrange. J'en suis presque mal à l'aise. Elles se mettent aussi à faire méééé, mééééé, toutes ensembles. Y a comme un grand mouvement qui s'amorce autour de moi. Elles me suivent pendant que je traverse les sentes humides vers l'Aliso, elle me prennent pour leur gourou? Non juste pour une annexe de berger qui aurait peut-être des trucs dans ses poches, dans des sacs.
   Je disparais sous les branches qui camouflent le ruisseau.

   En fait je me suis laissée emmener, une fois de plus. Ce n'est pas exactement de ça que je voulais parler.
Mais quand je fais ce petit tour du matin, je pense à Gardes, la maison du Lot, toute seule isolée sur sa colline, et moi qui en partait le matin en vélo, vers l'école à 5km de là, j'avais 9 ans, et mes poumons étaient brulés par le cristal de l'air, l'hiver, le givre sur les pierres du chemin, l'ivresse, le soleil qui apparait, la sensation de liberté .

   Les pensées papillons, ce sont celles-là. Tout à coup, ça vient effleurer la conscience, une odeur, une image, elle s'emmêle dans les cheveux, elle repart, on a à peine eu le temps de la respirer. Parfois elles sont poétiques, douces, mélancoliques, parfois elles sont lancinantes, un peu maussades, ou gorgées de chagrin. 
   L'autre jour, j'ai acheté, et depuis longtemps ça ne m'était pas arrivé, une de ces boites de crème dessert Montblanc, hautes et étroites, et depuis, une image papillonne autour de moi: 
   J'ai 14 ans, je fête mon anniversaire avec mon père, tous les deux, sur la grande table de la salle-à-manger. Il m'a acheté tous les parfums de crème Montblanc. je les mange jusqu'à la nausée. Maman n'est pas là, elle est partie en Bretagne car mon frère vient de tomber gravement malade. Image caillou.

   Ou celle-ci: Gardes justement, je viens de rentrer de l'école, mon père est là, il vient pour le week-end, ma mère se tient aussi dehors, il y a quelque chose derrière les jambes de mon père, c'est un chiot, un tout petit coker noir qui frétille de peur et d'excitation.
   Elle se mélange avec celle-là:  Au même endroit, la petit terrasse derrière la maison, la table blanche, ronde, en fer avec les petits trous, ma mère à mon père: "je ne sais pas... j'irai chez ma mère"..."Et les enfants?" dis mon père.

   Les pensées papillons ne sont pas là par hasard, elles cherchent à nous dire quelque chose. Il faut les accueillir avec gentillesse, les laisser se poser sur l'épaule, elles sont comme les petits éclaireurs de notre inconscient qui remue des fatras de pensées dans notre grenier cerveau, elles sont un écho.
  

Peut-être qu'on en avait juste pas fini avec le moment qu'elles rappellent, pas fini d'en pleurer, d'en rire, d'en être émerveillé.

Rédigé par Planeth

Publié dans #pensées dans le miroir

Commenter cet article

cathulu 20/10/2007 11:08

Merci pour ce superbe texte  !

Planeth 20/10/2007 16:18

venant d'une lectrice effrénée, merci!!

Lois de Murphy 15/10/2007 13:53

Très beau texte, j'adore !Les pensées papillons s'il pouvait y en avoir moins et moins souvent parfois quand même... :o))

Planeth 15/10/2007 17:15

oh, une petite baignoire de nostalgie des fois, bon faut pas que ça vire aux vieilles remontées acides! .;0))moi je crois qu'on est un peu comme les vaches, une deuxième , parfois une troisième mastication....

mab 14/10/2007 08:53

Je n'ai pas pu endiguer mes propres souvenirs dans le billet de ce matin en hommage au tien.

Planeth 14/10/2007 09:13

éh éh, les papillons se promènent, je vais voir de ce pas! bon dimanche Mab..

planeth 13/10/2007 23:02

@hélène,papadeul,remab,maryline:ben chui zémue de ces manifestations, des fois on se dit qu'on est peu borderline , aux limites de l'intime, mais finalement notre mémoire est collective, et souvent, expériences semblables ou cousines....on m'y reprendra..

Maryline 13/10/2007 21:18

Moi aussi, j'ai apprécié ce moment de fraîcheur dans tous les sens du terme. En plus, comme je connais les différents personnages j'ai eu l'impression de vivre un moment précis de ta vie. Difficile à exprimer mais moment  fort.