...des bribes
d'un texte écrit en 98 ou 99 à Grenoble,(je penche pour 98 puisque le Manoir a été vendu cette année là) bien
maladroit, mais c'est des croûtons de souvenirs..
La neige s'est mise à tomber brusquement, et cela fait comme une cacophonie de silence à travers la campagne, les épaisseurs blanches succèdent
aux épaisseurs blanches. C'est à peine si les roues mordent dans cette moquette farineuse et glacée, et dans le fond de la vallée , toute aplatie et confondue de ce manteau, il est à craindre
qu'en traversant les petites passerelles qui sautent par dessus les chantournes, on ne s'abandonne au mol dérapage qui décontrolerait le
véhicule. Verser dans l'eau noire et tourbeuse, c'est cela qui serait
déconcertant.
La grosse buse est toujours à sa place sur le piquet, son poitrail beige piqué de plumes brunes frileusement gonflé, la nuque ronde, l'oeil inquisiteur, à croire qu'elle passe sa vie là, comme Siméon le Stylite. C'est une ermite philosophe qui veille comme un phare dans cette plaine désertée.
Au printemps chaque parcelle, petite ou grande, de cette vallée, fourmille d'incessants va-et-vient, de papis à casquettes, de mamies en fichu, de mobylettes surchargées de cageots de légumes. A l'été, les dahlias géants, balancent leurs grosses têtes jaunes, oranges et mauves vers la petites route communale, les maïs s'ébrouent à la moindre brise.
Mais là, c'est le silence, un silence de mort.
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Il t'est venu comme une habitude, à fréquenter cet endroit, un besoin d'inachevé, d'imprécis, de vaste.
Quand tu sortais de la chambre verte, celle du bout de l'aile Sud, où se trouve encore le bureau de Toullier (petit poste d'observation, comme un nid de pie, auquel on
accède par trois marches grinçantes), qu'il te fallait parcourir le long couloir bordé de bibliothèques asphyxiées, glisser sur les lames jaunes du parquet, puis descendre en sautillant les
lourdes marches brun-violet, tu savais qu'une journée infinie t'attendait, une journée sans balcon ni courette, sans parking.
Ici, nul besoin de remplir chaque instant d'un contenu précis. Si l'envie t'en prenait, tu pouvais passer la matinée à fouiller les buis pour en surprendre les escargots jaunes et noirs, tu les sentais en plongeant la tête entre les myriades de petites feuilles vernissées. Ou bien pour faire plaisir à ton grand-père, tu cueillais pour lui dans le vaste bac d'eau croupie des minuscules bestioles que vous alliez tous deux examiner sur la paillasse blanche de l'atelier, aidés du précieux microscope.
Ou vous "partiez en bricolage",
Sa patiente et laborieuse façon de manipuler chaque outil te remplissait déjà d'impatience, toi qui ne supportes que d'aller vite. Il était comme un bouddhiste en travail, se concentrant sur chaque action, vivant avec intensité la mise en place d'une mèche sur la perceuse .
L'atelier était sombre, peuplé de matériaux insolites, de débris, un immense débarras mouvant . Grand-père , en partant, laissait comme la marée une traînée de choses qui sans son aide retournaient à leur inutilité. Les tournevis restaient englués dans la graisse rose ou dans la peinture, les sièges bancroches attendaient la rémission de leurs pieds bots. Les pots de mixtures diverses, (autant de poisons merveilleux pour le jardin) se confondaient dans l'obscurité de l'armoire avec des contenus plus bénins, ou même carrément bienveillants, telle la liqueur de framboise. Les salopettes souillées de peinture se raidissaient doucement, pendues, étranglées, sur le mur , à côté d'un ramassis de rames, de pagaies diverses.
Pour toutes ces présences, et d'autres raisons plus obscures, grand-père aimait y revenir en soirée, quitte à affronter le froid, le peu de confort, assis dans son fauteuil de rotin et attisant le feu. Comme prétexte : quelques châtaignes que l'on ferait griller dans la poêle à trous, sur les braises.
Impressionnant, le reflet rougeâtre des flammes sur le profil rapace de grand-père, son béret collé au crâne, le cou vissé dans le col roulé de son pull bleu marine.
Impressionnante aussi, sa main comme une serre, décharnée, tendineuse, aux doigts déformés, s'acharnant à dépiauter les petites boules noirâtres et brûlantes, le geste rapide qui portait à sa bouche sans lèvres la chair blanche, le mâchonnement besogneux et chaotique .
Dans cette atmosphère étrange , pelotonnée à ses côtés, silencieuse comme lui.
Depuis tu cherches sans raisons raisonnables quelque chose de cette imprécision, de ce flou. Les lignes nettes et définitives d'appartements, de villas trop propres te terrifient. Les maisons que tu visites n'ont jamais assez de ces endroits inutiles, pas terminés, de ces espaces perdus qui te donneraient l'impression de respirer plus à ton aise, comme des soufflets à ton pardessus.
Peu t'importerait, maintenant, à la limite, de laisser des pièces vides et désolées, ce serait par choix, une trop grande maison, un trop grand lieu qui te permettrait d'imaginer des installations futures et tout un tas de dénominations magiques: atelier, fumoir, boudoir, bureaux divers, lingerie, salle de jeux, une infinité de promesses, pas d'astreinte en tous les cas au salle-à-manger-salon-cuisine intégrée avec son bar luisant, ses tabourets ad hoc, l'espace à vivre promis par nos architectes contemporains qui ne sert qu'à camoufler le manque de souffle, la radinerie de la vie actuelle .
Suffirait-il d'une toile abstraite dans un coin de ce bel appartement "design" pour laisser au regard la liberté de chercher son propre univers, alors qu'un vêtement vaste et usagé, une après-midi sans horaires et les lézardes d'un mur vous emmènent si loin .
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Aujourd'hui, la netteté du paysage est étonnante, et annonciatrice de
pluie. Les falaises brun-violet qui nous font face, loin d'être menaçantes, offrent quantité de petits tableaux d'une extraordinaire
beauté.
La cascade qui tombe sous St Hilaire du Touvet est figée comme un trait de craie blanche coupée brutalement par le repli moutonneux du relief.
On dirait qu'on a posé sur la roche de ces moumoutes proches de l'astrakan que portaient nos grand-mères, et ce couvrement tout doux est coupé de carreaux verts tendres en velours rasé ou beiges
ou bien oranges, bien propres.
Étrangement, la proximité de ces quelques 1400 mètres de falaises calcaires n'est pas pesante à ton horizon. Elles sont là, à 4 ou 5 kilomètres à vol d'oiseau. La rectitude de leur dévers qui tombent comme les pans d'un rideau sur une vallée extraordinairement plate a bien sûr une sévérité un peu glaçante, mais aussitôt que le regard se porte sur la multitude de détails révélés par la transparence de l'air à ce moment, il découvre la minutie précautionneuse qui semble avoir agencé cette sorte de maquette géante, avec ses petits groupes de chalets fragiles, ses strates d'essences d'arbres .
Même humide et brouillé, le temps, ici, permet à la lumière
toutes les folies d'un éclairagiste de théâtre, toutes les prouesses. Même à travers les nuages de la plus épaisse gouache, on verra tout à coup filtrer comme des rubans de lumière
aveuglante et dorée. Au bout de ces rubans, la moindre parcelle , le moindre bout de pré, ses quatre arbres, les maisonnettes sont transformés en
royaume de conte de fée.
Koikadi?